De nos jours, la lettre d'engueulade est un besoin vital, une arme de salut. Nous sommes tous, à un moment ou à un autre, des administrés, clients ou employés bafoués par des institutions désinvoltes, incompétentes ou des individus carrément pervers.
Comment se défendre efficacement ? Bien souvent lorsque la connerie nous frappe, nous ne sommes en contact qu'avec de simples exécutants, qui ne sont pour rien dans notre malheur. Ceux-là sont justement payés pour se faire verbalement agresser à la place des vrais responsables, bien entendu inaccessibles. Ces derniers savent qu'une fois la colère passée, la victime prendra rarement le temps de les localiser et de les frapper. Or, la défense efficace est là : seul un écrit suffisamment percutant, en recommandé avec accusé de réception bien entendu, est susceptible d'avoir un minimum d'effet sur l'institution.
Car un écrit, surtout en recommandé, cela s'archive ! Cela laisse des traces
Or, aucun responsable ambitieux n'aime laisser ce genre de traces, qui pourraient devenir des armes entre les mains de personnes jalouses ou malintentionnées. Une lettre d'engueulade ne se met donc pas au panier. Il faut rédiger une réponse circonstanciée, bienveillante et mesurée (quelle que soit la violence du courrier reçu). Cela prend du temps, et " pollue " donc la journée de notre responsable en occupant son esprit. Or, rien n'empêche de renouveler l'exercice jusqu'à plus soif en répondant à sa réponse, puis à la réponse à votre réponse, etc. et donc in fine de lui pourrir la vie autant qu'il a pourri la vôtre.
Vous l'aurez compris, la lettre d'engueulade est l'arme par excellence des gens ordinaires, l'Intifada de l'administré, le petit caillou dans la chaussure du patron véreux
Mais, direz-vous, tout le monde ne maîtrise pas forcément l'art subtil de la lettre d'engueulade ; tout le monde n'a pas forcément le temps nécessaire à y consacrer. Eh bien, ce recueil est fait pour vous !
Composé d'authentiques lettres d'engueulades recueillies auprès d'engueuleurs quasi-professionnels et adaptées à de nombreuses situations de la vie courante, ce livre vous offrira des modèles faciles à
adapter aux petits tracas de la vie quotidienne. Pour une somme dérisoire, vous allez donc acquérir sans plus attendre une puissante arme d'autodéfense, encore en vente libre mais aux effets ravageurs
De plus, il a été prouvé par de récentes études scientifiques que la rédaction d'une lettre d'engueulade bien sentie a un effet déstressant : la relecture du courrier réussi par son auteur libère des endomorphines, ralentit le rythme cardiaque et favorise l'endormissement(1) .
1. Cf The Virginia Journal of Psychopathology, n°48, 1996 : Rupert von Krackboumhue and Isidore Whizz : " Positive Effects of Writing Complaint Letters on Angry Sujects, a Clinical Approach ", pp 116-148.
Extraits
Lycée Xavier Forneret de Châteauneuf-du-Pape
M. le Proviseur
Paris, le 1er octobre 2006
Monsieur le Proviseur,
J'ai pris connaissance avec tristesse de mon emploi du temps définitif pour cette année 2006-2007. Comme vous en avez certainement connaissance, aucun de mes vux n'a été pris en compte. Il va sans dire que je ne porte aucun soupçon quant à la tentative de rectifier un de ces défauts inhérents à toute rentrée scolaire, et que je m'associe par principe à la priorité donnée à l'intérêt général et à l'élève au détriment d'un membre individuel du personnel. Cette position de principe posée, je voudrais cependant souligner quelques points :
. La perte du lundi m'oblige à abandonner mes heures de professeur vacataire à l'université. Outre l'oxygène et la richesse intellectuelle que cette tâche m'apportait, je considérais comme un atout pédagogique le fait de pouvoir accompagner l'entrée en faculté de jeunes issus de filières presque exclusivement technologiques, puisque je travaillais depuis quatre ans en AES première année. Je passe sur l'aspect financier de la situation, nous sommes avant tout des fonctionnaires dévoués à notre mission de service public.
. La fonctionnaire, Melle Pépin, qui assure mon remplacement arrivant tout juste de l'IUFM de Lille, se trouve donc coupée de ses attaches personnelles et familiales, et ce l'année de son entrée en fonctions, sans avoir un jour de congé lui permettant des fins de semaine plus confortables et humainement appréciables pour assurer des débuts en zone sensible. Vous me direz qu'au regard de la norme réglementaire et des impératifs du sacro-saint emploi du temps, l'élément psychologique concernant une collègue débutante constitue un élément des plus dérisoires.
Pour autant, le ministère de l'Éducation nationale et notre ministre en particulier ayant très fréquemment mis l'accent sur la précaution à avoir pour les jeunes enseignants en premier poste, l'articulation entre enseignement secondaire et supérieur et la stabilisation des personnels en établissement difficile, je reste stupéfait quant au nombre d'instructions qui sont, par mon modeste cas personnel, ouvertement foulées aux pieds par la négligence sereine de votre subordonnée.
J'ose espérer être le seul cas ainsi sacrifié à l'autel de l'intérêt général. Si tel n'était pas le cas, je me permettrais de m'interroger sur les intentions de la personne responsable de l'emploi du temps, ou tout au moins sur ses compétences. Comme je ne peux croire à un tel disfonctionnement, j'accepte en bon agent de service éducatif le sort qui m'est échu tout en regrettant très vivement qu'aucun membre de la direction n'ait jugé bon, ni de m'informer de la situation, ni d'accompagner cette mesure de la moindre lettre d'explication. Votre adjointe vient de nous démontrer, par cette morgue superlative dont elle a le secret, à quel point d'utopie les rapports cordiaux sont aujourd'hui affichés dans cette grande famille que nous formons au quotidien de notre chère maison de tous les savoirs.
Veuillez recevoir l'expression de mes sentiments pédagogique-ment motivés (et vous avouerez, Monsieur le proviseur, que dans mon cas, la pédagogie est bien la seule chose qui me reste à cette heure !).
Mathieu LUCAS
PS : Vous aurez pu noter qu'à aucun moment, je n'ai tenté de vous joindre pour solliciter de notre amitié le moindre infléchissement personnel dont la moindre pensée me fait horreur. Dans le même esprit, vous comprendrez qu'à l'avenir, nous cessions tout tutoiement dans l'exercice verbal de nos relations.
